Lettre à mes frères prêtres et diacres

Dans les premiers jours de l'année 2016 Mr Fonlupt a écrit personnellement ce courrier adressé à chaque prêtre et diacre du diocèse.

 

Une manière de leur signifier son soutien et sa reconnaissance pour leur ministère au service de notre Église. L'occasion aussi de les interroger sur leur manière de vivre le ministère aujourd'hui, sur les appuis à reconnaître, sur les déplacements à opérer en tenant compte de l'évolution de nos communautés chrétiennes et la place plus importante que prennent des laïcs dans l'animation de ces communautés. Cette lettre a été reprise au cours de la journée fraternelle rassemblant prêtres et diacres le lundi saint (21 mars 2016), avant la célébration de la Messe Chrismale.

 

Cette lettre est donc maintenant publiée plus largement par l'intermédiaire de ce site. Sa diffusion voudrait inciter et permettre à beaucoup d’entre vous de participer à la réflexion proposée et de l’élargir par des échanges entre prêtres et laïcs au sein des communautés.

Mgr François Fonlupt évêque de Rodez
Mgr François Fonlupt, évêque de Rodez

J’ai souhaité, à l’occasion de cette nouvelle année, vous adresser un message que je voudrais à la fois plus personnel, pour que chacun puisse se sentir rejoint, et aussi commun à nous tous qui participons au même ministère pastoral du Christ et sommes membres du même  presbyterium autour de l’évêque.

Cette lettre je l’adresse aux prêtres et aux diacres avec qui nous participons du même sacrement de l’ordre. Les uns et les autres pourront y puiser de quoi réfléchir et laisser interroger et appeler leur ministère. Mais, souhaitant réfléchir essentiellement à la dimension pastorale du ministère, j’invite les diacres à comprendre que ce soit davantage la figure pastorale du prêtre qui appelle et suscite ma réflexion.

Je n’apprendrai rien à personne en soulignant que la vie concrète de notre Eglise évolue très rapidement avec bien des signaux qui peuvent être préoccupants. Mon but n’est pas ici de les reprendre et de les énumérer, mais nous savons que ces évolutions pèsent plus lourdement sur les épaules de chacun : une Parole qui rejoint de plus en plus difficilement nos contemporains, des territoires plus vastes dont nous avons la charge, des missions variées qu’il nous faut arriver à conjuguer, un travail avec des laïcs qui nous demande aussi de les soutenir et de les accompagner, des points d’investissement de la mission qui se déplacent.

Tout cela vient se conjuguer avec le poids de l’âge pour beaucoup, les fragilités de santé, l’isolement qui peut être aussi ressenti, la lassitude qui parfois pèse lourdement. Et puis il y a cette inquiétude par rapport ce que devient notre Eglise et ce que nous en servons, l’absence de relève dont nous parlons peu mais qui marque nos esprits. Tout cela pouvant expliquer pour certains, le retrait ou l’incompréhension par rapport à ces évolutions et aux transformations à opérer et à vivre.

prêtres diacres evêque aveyron

Heureusement, nous ne sommes pas seuls, des laïcs sont investis depuis longtemps dans la vie des paroisses autour de la catéchèse et l’animation auprès des jeunes, de l’accueil, de la liturgie, de la visite aux personnes malades ou isolées, des lieux de solidarité. Depuis quelques années les membres des EAP nous soutiennent pour porter de manière plus commune et partagée la charge pastorale. Des laïcs vivent une mission ecclésiale plus importante, que ce soit sur le territoire d’un doyenné ou au niveau du diocèse. Des chrétiens nombreux sont engagés avec générosité et grande qualité dans l’accompagnement des familles marquées par le décès de l’un des leurs, et conduisent nombre des célébrations d’obsèques. Beaucoup portent de manière très concrète les questions immobilières et  financières des paroisses…

L’évolution de notre Eglise fait ainsi apparaître bien des nouveautés qui la rendent plus diverse dans la variété de ses visages et sa capacité à rejoindre nos contemporains.

Il n’empêche que, prêtres, nous sommes situés au centre de ce dispositif et d’une certaine manière, si la mise en œuvre de la mission évolue et se diversifie, nous demeurons ceux qui sont au cœur et avons à l’animer dans son ensemble pour que ce qui est vécu se reçoive bien du Christ et soit ecclésial.

Cela est heureux, passionnant, mais aussi parfois lourd et quelque peu épuisant.

Depuis mai 2015, notre Eglise diocésaine est entrée en Synode. Il nous est donné de marcher ensemble, baptisés, quelle que soit la forme de réponse à notre baptême. Comme prêtres nous avons à accompagner cette marche de l’église synodale, mais nous avons aussi à vivre pour nous-mêmes la réflexion à laquelle nous appelle le synode. De quelle manière recevons-nous pour nous-mêmes et pour notre presbytérium l’interpellation à être disciples- missionnaires ?

Prêtres, nous participons au ministère apostolique du Christ. À la suite des douze qu’il a choisis pour être avec lui et pour les envoyer prêcher (Marc 3,14), nous sommes nous aussi reliés au Christ non seulement par le baptême mais par l’ordination qui nous habilite à  signifier sa présence au sein de la communauté croyante et nous envoie pour servir le peuple que Dieu nous confie et l’accompagner dans sa mission d’être témoin d’une vie heureuse possible, pour tous,  parce que reçue.

Être avec lui : ce que nous sommes ne vient pas de nous. C’est déjà vrai dans notre humanité, c’est encore plus vrai dans ce que nous nous servons et signifions par notre ministère. Ce que nous portons nous l’avons reçu, et nous le déployons dans la fragilité de nos existences. (Cf. 2, Cor 4-7)

Affirmer cela ou chercher à le retrouver nous invite à réfléchir à quelques questions :

De quelle manière somme-nous effectivement reliés au Christ ? Ou plutôt, de quelle manière nous attachons-nous à faire vivre ce lien ? Qu’est-ce qui, pour nous le nourrit (prière, eucharistie, temps de retraite,  service de la communauté, service des hommes…) ?

Ce que nous avons reçu ne nous nous isole pas mais, bien au contraire, nous relie à d’autres et fait de nous les membres d’un presbytérium autour de l’évêque. De quelles manières vivons-nous ce lien avec d’autres dans notre vie quotidienne, dans notre travail pastoral, dans des lieux de reprise ou de soutien, dans des moments de rencontres amicales et fraternelles ?

Ce que nous sommes nous envoie pour servir la communauté croyante comme la vie des hommes. Nous exprimons traditionnellement cette mission dans une triple dimension : celle de l’annonce de la foi, celle du service des sacrements et celle de la communion.

Servir l’accueil et l’intelligence de la foi, dans une période où les opinions ont tendance à se valoir et où l’avis de chacun peut être prédominant, la tâche est difficile. La foi ne s’invente pas ou ne se construit pas personnellement même si chacun grandit personnellement dans la foi. Elle se reçoit et se nourrit de la Parole, du témoignage des croyants et de la Tradition de l’Eglise.

De quelle manière continuons-nous à travailler l’intelligence de notre foi, une foi qui soit située dans les réalités concrètes de l’existence aujourd’hui et de la vie des hommes que nous servons ici ?

Comment échangeons-nous sur cet aspect-là avec d’autres, quels sont les moyens proposés que nous utilisons ou que nous pourrions utiliser ?

Quels sont ceux que nous souhaiterions avoir à notre disposition ?

Le prêtre est au sein des communautés le ministre des sacrements, ces signes visibles posés au cœur de notre humanité et qui nous signifient la présence active du Christ pour le salut des hommes. Célébrer en vérité les sacrements appelle de notre part une véritable rencontre que ce soit avec la communauté ou avec les personnes…

Qu’en est-il de notre capacité à rencontrer et servir les personnes dans la recherche de foi et leur accueil du Christ ?
Comment nous aider aussi à dépasser les difficultés que nous pouvons connaître parfois quand la vérité de la demande ne nous paraît pas correspondre à la justesse de ce que notre Eglise propose ?
De quelle manière vivons-nous, nous-mêmes, des sacrements du Christ que nous célébrons ?

Prêtres et pasteurs, nous avons à être serviteurs de la communauté et, en son sein, de l’aider à grandir dans une communion reçue du Christ. La rencontre du Christ en effet nous change non seulement personnellement mais aussi dans la manière de vivre les relations entre nous. Nous savons bien ce que cela demande de consentement personnel toujours à reprendre ; et la tâche qui est la nôtre, pour favoriser la relation, la cohésion,  la communion au sein de la communauté est souvent lourde et toujours à reprendre. Lorsque nous parcourons l’Évangile nous voyons que le Christ a toujours interpellé ceux qui le suivaient pour leur donner d’entrer dans l’intelligence de sa parole.

Notre mission de pasteur nous invite à nous laisser transformer par cette parole mais aussi à interpeller toute communauté pour laisser interroger sa manière d’en vivre et d’en témoigner. Depuis les Actes des apôtres nous savons que le témoignage vécu par une communauté est la première manifestation étonnante de la foi en Christ ; nous savons aussi l’exigence et la difficulté de ce témoignage.

 Je déploie quelque peu tout cela non pour prétendre être exhaustif sur la mission qui est la nôtre et les questions que nous rencontrons, mais pour nous inviter à réfléchir à sa triple dimension et à nous demander comment effectivement nous pouvons chercher à mieux la vivre aujourd’hui. Il me semble en effet que, dans la multiplicité des tâches qui nous incombent et que nous ne pouvons toutes assumer, il est sans doute très important que nous cherchions à nous recentrer sur l’essentiel, le cœur de ce que doit être notre ministère pour et au sein des communautés chrétiennes. S’il fut des périodes où le prêtre pouvait être enseignant, animateur, éducateur, aumônier, accompagnateur, bien de ces missions peuvent peu à peu être assumées par d’autres, mais il nous appartient de chercher

Quel est le cœur du ministère que nous avons à vivre pour que le Christ soit signifié et servi au sein des communautés ? Cela vient nous interroger chacun personnellement, cela nous interroge aussi ensemble.

Le temps de synode peut-être une belle occasion pour échanger entre nous pasteurs et chercher de quelle manière peuvent se vivre aujourd’hui ces aspects essentiels de la mission qui est la nôtre.

Nous savons aussi la diversité d’âge du presbyterium et le réel déséquilibre de cette pyramide. Pour le redire rapidement, plus d’une centaine de prêtres ont entre 75 et 95 ans, et une vingtaine seulement moins de 65 ans aujourd’hui. 

prêtres diacres aveyron

Cela pose plusieurs questions et appelle de ma part plusieurs remarques :

La première est de souligner avec force que, quel que soit l’âge, les années de ministère, chacun d’entre nous demeure prêtre. On n’existe pas comme prêtre simplement lorsque l’on a une activité pastorale reconnue dans une paroisse. Lorsque je peux prendre le temps de visiter les uns les autres en maison de retraite ou à leur domicile, je mesure bien que la charge reçue au jour de l’ordination continue de les animer et qu’ils en vivent par la prière, la célébration de l’eucharistie,  la visite aux personnes, l’attention à la vie de l’Eglise, le travail intellectuel, le lien à leur confrère et parfois, quand cela est possible, la célébration eucharistique dominicale. Vivre notre ministère jusqu’au bout, ne consiste pas à retenir des charges ou des fonctions que l’on a exercées auparavant. J’encourage les prêtres plus âgés à vivre comme d’authentiques auxiliaires, accueillant les appels des confrères en responsabilité pastorale ; quant à ceux-ci qu’ils accueillent les prêtres plus âgés pour les célébrations du dimanche et des fêtes chrétiennes. Il ne serait pas normal que des prêtres restent isolés, à l’écart des temps festifs que célèbre le peuple de Dieu.

De l’autre côté de cette échelle des âges, il y a les plus jeunes, peu nombreux, divers dans leurs origines plus larges que l’Aveyron. Je redis ici ma reconnaissance à ceux qui ont accepté de quitter leur terre lointaine et l’Eglise qui les a enfantés pour venir servir chez nous. Ils portent beaucoup, avec une foi profonde et un dynamisme appelant, mais déjà certains sont très seuls sur des territoires vastes.

Entre les plus jeunes et les plus âgés nous sommes un certain nombre à continuer à vivre le ministère en cherchant à l’ajuster, dans des conditions variées.

Nous avons à réfléchir à la manière dont exercer le ministère ne nous isole pas les uns par rapport aux autres. Nous n’avons pas de réponse toute faite à cette question et nous n’avons pas encore inventé de solution idéale, mais je crois important que nous réfléchissions à la meilleure manière de vivre et de résider dans des lieux permettant de garder une relation humanisante et fraternelle les uns avec les autres.

Nous ne sommes pas prêtres tout seuls, nous témoignons chacun à notre manière du don du Christ pour les hommes et aucun d’entre nous n’en a l’exclusivité. C’est au contraire la diversité de nos visages et de nos réponses qui peut nous permettre de témoigner de manière plus juste de Celui qui nous envoie. C’est aussi ce lien entre nous qui nous interpelle constamment quant à la place que nous savons faire à l’autre et à la dimension fraternelle du ministère. L’année la Miséricorde dans laquelle nous sommes entrés il y a quelques jours est aussi un appel pour nous à vivre de cette miséricorde les uns pour les autres, à l’accueillir et à la choisir entre nous tout particulièrement.

Au fil de ces lignes je ne fais que reprendre un certain nombre de points qui voudraient  vous dire l’importance que je reconnais à la mission vécue par chacun, la reconnaissance que je souhaite aussi manifester à chacun pour ce qu’il est, ce qu’il sert, et pour la part précieuse qu’il apporte au visage que nous donnons ensemble à notre presbyterium. Prêtre,  je le suis avec vous, et  souhaite le signifier dans une relation qui, je l’espère, n’est ni distante ni hautaine. Nous avons à nous aider à goûter ensemble la saveur du don que nous avons reçu qui, quelles que soient les situations dans lesquelles nous l’avons déployé,  est un trésor qui nous fait vivre et, dans le même mouvement, se partage. Évêque, je le suis pour tout le peuple auquel je suis envoyé,  et d’une manière particulière pour vous. Je mesure de plus en plus clairement les incidences et les conséquences que peuvent avoir les demandes de changement de poste, les nominations nouvelles proposées aux uns et aux autres. J’ai eu l’occasion de remercier chacun de sa disponibilité. Je la crois réelle et je l’apprécie comme telle. Je crois que les temps qui viennent nous appelleront encore plus à cette disponibilité et à une réelle souplesse dans la manière de donner figure à notre ministère au sein de l’église que nous servons. Sachez que je ne souhaite blesser personne même si une décision a pu être parfois rude pour l’un ou l’autre. Merci de comprendre que, aidé par les membres des conseils avec qui je travaille régulièrement, j’ai à prendre en compte le bien commun de l’ensemble de notre vie ecclésiale et pas seulement celui de chacune des parties.

Nous sommes encore dans le temps de Noël où nous célébrons la proximité étonnante d’un Dieu qui prend chair en notre humanité pour marcher au rythme du pas des hommes et leur ouvrir un horizon qui semblait pourtant fermé. Disciples de Jésus,  nous sommes, à cause de Jésus, serviteurs de nos frères, qu’ils soient rassemblés ou à rassembler. Nous portons beaucoup le poids des évolutions et des transformations qui, je l’ai déjà écrit, nous dépassent et nous débordent, alors que nous avons pourtant à les permettre. Pour nous aussi cette réalité fait que nous nous sentons plus démunis, plus fragiles,  moins assurés de la manière d’avancer et de servir nos frères. C’est difficile pour chacun, c’est difficile pour nous tous ensemble. Cela peut aussi nous conduire dans une plus juste configuration au Christ dont nous sommes les serviteurs.

Là encore nous pourrions chercher ensemble et échanger sur cet aspect spirituel et christique de notre ministère.

Ce n’est pas nous qui conduisons l’église, c’est le Christ qui en est le serviteur et nous invite à servir avec lui, à sa suite, dans ses pas. Qu’il nous donne de répondre avec intelligence et fidélité aux appels qu’il nous adresse. 

l’interpellation qu’ils savent manifester auprès de vous. Cela est infiniment plus précieux que les doléances, les reproches ou les critiques. Je les invite aussi à accueillir et aimer les prêtres qui leur sont envoyés ; au sein même de leurs fragilités, ils signifient la proximité du Christ. Qu’ils vous aident en vous demandant d’être vraiment prêtres, c’est le service le meilleur qu’ils pourront vous rendre.

Je livre donc des réflexions à chacun pour qu’elles puissent nourrir votre propre réflexion, votre médiation, sur le don reçu et la mission confiée, sur la forme que tout cela doit prendre aujourd’hui, sur les chemins que nous avons à ouvrir et à parcourir ensemble. Je vous invite aussi à échanger entre vous dans les lieux qui vous sembleront les plus appropriés pour cela. Je suis bien évidemment ouvert à toute réaction de votre part, à l’échange et à la recherche ensemble. Ne manquez pas, si vous le pouvez, de me retourner l’essentiel de votre réflexion et de vos échanges. A la fin du mois de janvier nous serons un certain nombre à vivre un temps de retraite ensemble à l’abbaye d’En Calcat. Nous pourrons peut être reparler de tout cela.

Mais en ces jours qui sont les premiers de l’année que ces pensées vous manifestent mon souci paternel pour chacun, et ma volonté d’un chemin fraternel avec tous, pour le service de l’Eglise qui nous est confiée et de l’humanité à laquelle nous sommes envoyés.

Je confie à Paul dans sa lettre à Timothée, le soin de conclure, que l’apôtre des nations accompagne et soutienne notre ministère :

« Voilà pourquoi, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu, ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains.
Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération.
N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile.
Car Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. »

2 Tim 1,6-9

françois fonlupt evêque rodez

Le 6 janvier 2016

+ François