L'apparition

Au cinéma actuellement

L'apparition

L'apparition

Jacques, grand reporter pour un quotidien français reçoit un jour un mystérieux coup de téléphone du Vatican. Dans une petite ville du sud-est de la France une jeune fille de 18 ans a affirmé avoir eu une apparition de la Vierge Marie. La rumeur s’est vite répandue et le phénomène a pris une telle ampleur que des milliers de pèlerins viennent désormais se recueillir sur le lieu des apparitions présumées. Jacques qui n’a rien à voir avec ce monde-là accepte de faire partie d’une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur ces événements.

L'apparition

L'Apparition

Lu dans... 

L’urgence de Jacques à trouver des réponses alors qu’Anna semble de plus en plus dépassée par son histoire nous amène, sur un rythme de plus en plus fiévreux, jusqu’à un épilogue surprenant qui pourra décontenancer certains. Mais pas ceux qui connaissent Xavier Giannoli et la capacité de son cinéma à interroger le monde et son humanité.

Dans ce film, sans doute le plus personnel, il a concentré toutes ses obsessions. Peu importe au fond la résolution de l’histoire, c’est le mystère de la foi se passant de preuves, qui le fascine. Cette « intuition d’une transcendance » qui le poursuit depuis l’enfance et s’est très tôt mélangée à son désir de cinéma. Mais aussi la quête de vérité et de sens dans un monde hypermédiatisé où la frontière avec le mensonge a de plus en plus tendance à se brouiller.

Céline Rouden, La Croix 13 février 2018

L'apparition

L'apparition

Horaires des séances à Rodez

Trouvez la séance qui vous convient ICI

 

L'Appartition

L'apparition

Entretien avec Xavier Giannoli


Comment est né ce film ?

J’avais depuis longtemps le désir de savoir où j’en étais par rapport à la question religieuse, à la foi... Je crois que ce questionnement traverse plusieurs de mes films, à commencer par A l’Origine où il était question de promesses et de mensonges, d’autoroute qui n’allait nulle part et à qui tout le monde voulait croire. J’ai eu besoin de me recentrer sur la part la plus intime de ces sujets et un jour j’ai lu un article de presse sur les mystérieuses « enquêtes canoniques ».
Je savais que l’Eglise réunissait parfois des commissions d’enquête sur des faits supposés surnaturels comme des guérisons miraculeuses ou des apparitions. Ces commissions d’enquêtes canoniques ne sont pas forcément constituées de religieux. On peut y rencontrer des médecins ou des historiens auxquels un évêque demande de rassembler des témoignages et des faits précis afin de pouvoir décider s’il s’agit d’une imposture… ou pas.
Ce point de vue d’une enquête documentaire sans complaisance sur des preuves supposées de l’existence de Dieu correspondait à ce que je ressentais alors dans ma vie, au doute essentiel qui était devenu le mien. Ce doute est devenu une force de vie et de cinéma.

Vous avez eu besoin d’enquêter…

Et je voulais le faire sans a priori ni dogmatisme, à hauteur d’homme, pas comme un philosophe ou un théologien (que je ne suis pas) mais comme un cinéaste habité par un désir de vérité humaine.
C’est comme cela que j’ai eu l’idée de ce personnage de journaliste qui part enquêter sur un fait a priori incroyable : une apparition de la Vierge Marie, aujourd’hui, en France. Ni un bigot ou un athée cynique mais juste un homme libre qui voudrait démêler le vrai du faux. Et j’ai aimé découvrir que cette enquête allait m’échapper et se déployer autrement, ailleurs.

Est-ce aussi l’époque qui vous amené à vous intéresser à ce sujet ?

J’avais besoin de me réapproprier ces questions loin des clichés de représentations médiatiques, des débats sur le choc des civilisations, le retour du religieux et le dévoiement intégriste ou encore l’Eglise et ses scandales. Car il s’agit d’abord pour moi d’une quête intime et secrète... Chacun y répond comme il veut, comme il peut, ou en restant comme moi dans un trouble. On ne répondra pas au sens de nos vies avec des algorithmes, des smartphones, des promesses économiques ou des illusions politiques.
J’ai voulu que le voyage de mon personnage se termine dans le désert, un désert des origines, dans le dénuement et la modestie. Il a voulu percer un mystère et finalement semble s’y refuser, peut-être parce qu’il a découvert la beauté de ce questionnement. La façon dont Vincent met un genou à terre pour déposer la petite icône brulée sur les marches du monastère, comme on déposait les enfants abandonnés, est sans doute un des plus beaux gestes que j’ai filmé dans ma vie. Vincent a alors une humilité et une dignité qui me touchent, comme s’il reconnaissait l’existence d’un grand mystère, tout en en restant sur le seuil.

C’est donc avant tout une histoire humaine qui vous a intéressé…

J’ai lu un livre fascinant qui s’intitule « Faussaires de Dieu » (Joachim Bouflet, éditions Presses de la Renaissance), une enquête sur ces imposteurs qui sont prêts à tout pour faire croire qu’ils ont vu un signe de Dieu. Alors quand j’ai décidé de m’aventurer dans ce sujet, ce n’était absolument pas avec le désir de faire croire aux apparitions, bien au contraire… Mais je voulais aussi croire à la profonde sincérité de cette jeune fille, malgré le doute légitime que l’on peut avoir sur la vérité de ce qu’elle raconte avoir vu. Je trouve ce don de soi émouvant et poétique et j’ai un profond respect pour cela. L’historien Yves Chiron a également écrit des livres sur ce sujet qui m’ont beaucoup aidé.
Pendant que j’écrivais, j’avais également des discussions avec des prêtres. Un jour, j’ai demandé à l’un d’eux : « Est-ce que quand vous allez mourir, vous aurez moins peur parce que vous croyez à la vie éternelle ? » Il a eu un silence et m’a répondu « Au moment de fermer les yeux, je me dirai d’abord : « J’espère que je ne me suis pas trompé… ». Cela m’avait bouleversé. Je me suis alors souvenu du très beau « Je ne sais pas. » qui finit Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Car moi non plus : je ne sais pas.
Alors je cherche et j’ai besoin du cinéma pour cela… ou alors j’ai besoin de ce sujet pour chercher quelque chose du cinéma. Je ne sais pas.

Comment a commencé cette enquête ?

D’abord, j’ai trouvé une liste de faits apparitionnaires « authentifiés » par le Vatican. Tout le monde connaît Bernadette Soubirou mais il y en a des dizaines d’autres, avant et après elle. La dernière apparition reconnue canoniquement comme surnaturelle date des années 80 en Argentine, à San Nicolas. Et on pourrait parler de Garabandal, de Medjugorge ou de Fatima qui ont fait l’objet de nombreuses enquêtes contradictoires plus ou moins sérieuses, avec un large éventail de jugements et de positions… J’avais trouvé la photo d’une petite voyante avec un casque d’électro-encéphalogramme sur la tête et les mains jointes, en prière pendant qu’on analysait les ondes électriques de son cerveau, pour évaluer sa sincérité. Il y avait une poésie étrange dans cette photo, comme si la technologie était capable de sonder les mystères de l’âme. J’étais avant tout attiré par la dimension factuelle de l’enquête.

Avez-vous réussi à pénétrer ce monde des enquêtes canoniques ?

J’ai voulu commencer par une enquête « de terrain ». Je suis donc parti à la rencontre de gens qui ont participé à des enquêtes canoniques. Ma première surprise a été de rencontrer des hommes et des femmes qui n’avaient rien d’illuminés prêts à croire tout et n’importe quoi. Au contraire, ils traquent les impostures et les faussaires, impliquent des médecins et des historiens dans leurs recherches. Mais le problème, c’est qu’ils sont tenus à un strict devoir de secret… J’ai néanmoins réussi à tisser des liens avec certains d’entre eux et j’ai même eu accès à de réels interrogatoires de « voyants » prétendant avoir eu une apparition. C’était tout à fait fascinant car très simple et concret, au fond assez proche d’une enquête journalistique ou policière.
Une fois l’enquête terminée, la commission remet ses conclusions à un évêque qui seul pourra demander au Vatican de reconnaître un fait surnaturel. C’est un processus long et rigoureux, très surveillé, avec tout un protocole qui encadre la rectitude des investigations pour bannir les supercheries. Et il ne faut pas imaginer que l’Eglise espère et « encourage » la reconnaissance des faits apparitionnaires. Au contraire, je pense que cela les encombre… La foi n’a pas besoin de preuves ou ce n’est plus la foi.

On sent dans le récit et la mise en scène du film une exigence de réalisme et de rigueur…

Pour que j’arrive à écrire un film, il faut que je commence par me dire « Personne ne va y croire… » Et c’est ce doute fondamental qui m’amène à faire des enquêtes de plus en plus longues et utiliser tous les moyens du cinéma pour donner au récit une « réalité ». Sur le tournage, je pensais souvent aux sceptiques… et j’espérais que la rigueur de mon enquête les amènerait à suivre mon personnage et à se perdre avec lui. J’en revenais toujours à l’enquête. L’enquête dans le réel… qui finit par s’ouvrir sur une autre dimension.
J’ai eu cette discussion avec mon directeur de la photographie Eric Gautier avant le tournage : il faut commencer par filmer les apparences du réel pour accéder à une éventuelle grâce, filmer le poids des corps pour révéler l’âme.
C’est aussi pourquoi j’ai eu besoin d’aller au contact de quelque chose du chaos du monde moderne pour finir mon film. Je voulais explorer la part intime du sujet mais aussi un champ plus large. Je suis allé tourner dans le plus grand camp de réfugiés du Moyen-Orient, à la frontière syrienne. Ce drame historique interroge ce que nous sommes, nos valeurs, notre histoire, et donc ce que nous sommes prêts à faire pour leur tendre la main. Quand Anna regarde le ciel et se perd, Mériem regarde la terre et se trouve. Elle aussi croit au don de soi à ceux qui souffrent mais désormais loin de l’Eglise et du dogme. C’est le respect du sacré de la vie, au-delà de toute problématique religieuse.

Vous travaillez pour la première fois avec Vincent Lindon.

J’ai écrit ce rôle pour Vincent Lindon avec qui je voulais travailler depuis longtemps. On se connaissait bien et je voulais filmer de lui quelque chose d’inédit. Cela a été tout un travail de lui faire accepter de filmer son regard ou plutôt de laisser assez de temps à son regard pour révéler une intériorité plus secrète. Vincent est toujours en mouvement, à l’aise dans la parole et très vite de plein pied avec les événements. Comme tous les grands acteurs, c’est d’abord un corps, une force de vie qui touche les objets et interroge la présence physique des gens en face de lui et des décors qu’il traverse. Cette force d’incarnation, je savais que je l’aurai et que cela donnerait une réalité à l’enquête de Jacques, justement dans un univers où il est question de spiritualité. Jacques commence donc par être un corps étranger dans l’univers d’Anna… et il va rencontrer un regard.

A la fin du film, on voit que le regard de Jacques a changé, qu’il perçoit désormais autre chose du monde et des êtres. Le journaliste qui a passé sa vie à chercher des preuves tangibles a rencontré sa limite. Il a découvert un monde où la preuve n’est rien et où l’invisible gardera ses secrets.

Que pouvez-vous nous dire d’Anna ?

Je crois à la sincérité profonde de sa foi et je suis touché par son isolement dans la prière. Elle a sacrifié sa vie au message qu’elle dit avoir reçu. Elle est devenue prisonnière de ceux qui veulent diffuser sa parole et son image. Sa rencontre avec Jacques va bouleverser son silence. Ce journaliste arrive comme un principe de vérité dans sa vie de secrets. Et c’est d’abord son infinie solitude qui me touche... Elle avait besoin qu’on l’écoute, qu’on la délivre. En la rendant à elle-même, Jacques va l’amener au bout de son mystère. Il y a un lien complexe entre eux où il est question de la solitude et du besoin d’amour, de mystique et d’illusion, de sacrifice et de tendresse.

Comment avez-vous découvert Galatea Bellugi, qui joue Anna ?

Comme à chaque film, j’ai passé beaucoup de temps à regarder des essais car je réécris le film une fois que j’ai trouvé les acteurs. J’ai vu des centaines de visages… et puis celui de Galatea, que je ne connaissais pas. Il y a eu une évidence claire et sereine. J’ai regardé ses essais où Anna raconte son apparition et il était tout simplement impossible d’imaginer qu’elle était en train de jouer, de mentir. Ses regards, ses gestes, le grain de sa voix, tout conférait une saisissante réalité à ce qui est pourtant un récit incroyable. Il y avait même quelque chose qui avait à voir avec la folie tant elle semblait calmement croire à ce qu’elle racontait. On m’a ensuite dit qu’elle avait un peu joué dans des films, sans vraiment savoir si elle voulait devenir actrice alors qu’elle a une présence unique. Chaque jour passé avec elle sur le tournage était un moment de grâce. Elle a eu une relation très intéressante avec Vincent, comme s’ils avaient tous les deux compris qu’ils avaient tout à gagner à garder leurs distances. Elle est à la fois familière et insaisissable, tout ce dont peut rêver un metteur en scène. Sans doute un don du ciel.

Il y a de nombreux seconds rôles…

Le prêtre protecteur d’Anna, Patrick d’Assumçao, est un acteur avec qui je voulais travailler depuis longtemps. Il a apporté une formidable humanité et complexité au personnage de protecteur d’Anna que l’on commence par prendre pour un manipulateur et qui finit par être victime de sa foi et de son amour pour elle. Tout comme Anatole Taubman qui joue Anton Meyer, ce genre d’illuminé dangereux parce que sincère que l’on croise souvent sur les lieux apparitionnaires. Tous les deux incarnent des façons différentes de vivre sa foi, pour le meilleur et pour le pire. Tous les deux se sont perdus…

Il y a aussi les membres de la commission (Elina Löwensohn, Gérard Dessalles, Claude Lévèque, Bruno Georis), comme un groupe d’experts pour qui le surnaturel est une routine, avec ses pièges et ses impostures. Nous nous sommes beaucoup amusés à faire vivre ces petits moments où ils se disputent sur des questions concrètes alors qu’ils sont en train d’enquêter sur un incroyable mystère. Ces scènes donnent un sentiment de vérité qui aide la possibilité d’une apparition à s’ancrer dans le réel de l’enquête. Enfin, il y a l’énigme de Mériem…

Vous avez utilisé la musique d’Arvö Part tout au long du film.

J’ai d’abord écrit en écoutant Arvö Part… Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est un compositeur lituanien contemporain. C’est mon ingénieur du son François Musy, avec qui je travaille depuis mon premier court-métrage, qui me l’a fait découvrir. Comment vous parler d’un tel génie ? Comme je vous l’ai dit, j’ai voulu ancrer le film dans la réalité, dans l’époque, dans les bruits de l’époque : le bruit des machines à souffler des plumes, les bruits des avions et des voitures, les vibrations des néons dans les plafonds. Le film ne se déroule pas dans le silence d’église d’un petit village pastoral, bien au contraire. Alors la musique de Part intervient comme un contrepoint spirituel à ce réalisme qui ne prédispose en rien à accepter la possibilité du surnaturel. Sa musique laisse une place au silence, comme au doute, à la profonde humanité et poésie du doute. Mais il y a aussi un thème de Georges Delerue auquel je tiens beaucoup. Il est très important pour moi que le cinéma soit un spectacle, le spectacle de nos vies qui se cherchent.

Et cette recherche m’a fait repenser à ce thème que l’on entend à la fin du film et qui s’intitule Stellaire. C’est une musique qu’il avait composée dans les années 80 pour une série documentaire sur l’astrophysique à la télévision. On y voyait comment les hommes ont toujours cherché à percer les mystères du ciel. Je me souviens que des très grands scientifiques qui avaient passé leur vie à étudier l’univers finissaient par se poser la question de l’existence de Dieu.