Agriculture et avenir

Au coeur des difficultés, l’heure des choix

Développement du bio, vente directe, modification des habitudes alimentaires, mondialisation… les agriculteurs font face à des contraintes et blocages qui, souvent, ne dépendent pas d’eux. Jean-Marc, producteur ovin dans l’est du département, a fait le choix de transformer le lait de ses brebis. Paul, dans le Ségala, vend le lait de ses 40 vaches à la coopérative laitière. Regards croisés et… souvent convergents.

En préambule, Jean-Marc rappelle qu’il n’y a pas une agriculture mais des agricultures différentes selon les régions et les productions, y compris à l’intérieur même d’un département comme l’Aveyron. Dans ce panorama,
les productions les plus touchées sont celles qui sont directement en proie à la mondialisation et/ou directement liées aux industriels sur des produits entrée de gamme et très concurrentiels. 

Interrogés sur la principale contrainte ou sur les blocages, les deux hommes citent spontanément les cours de la viande et du lait (lait conventionnel essentiellement, par opposition au lait bio, NDLR). Aujourd’hui, le litre de lait entier est payé au mieux 30 centimes d’euro au producteur alors qu’il peut être revendu souvent plus de 1 euro (entier) ou 70 centimes (demi-écrémé). « Nous sommes dans une agriculture aux tarifs mondialisés, précise Jean-Marc, dans laquelle 5 à 10 % des échanges définissent le tarif mondial. On est en train de tirer le tarif du lait vers le bas comme c’est le cas depuis 30 ans pour la viande de porc, par exemple. Et les agriculteurs ne sont pas protégés. Ils doivent produire au tarif mondialisé. L’Europe compense pour partie mais de manière inégale selon les productions (ovin, bovin viande) et les zones géographiques (montagne, piémont). »

Si la consommation de lait est à peu près stable, le budget alimentation des ménages semble en régression au profit d’autres postes comme les loisirs, le multimédia. Les consommateurs se tournent vers des produits alimentaires moins onéreux » explique Paul qui produit luimême fourrage, ensilage d’herbe et de maïs et céréales pour nourrir son troupeau.

Avec la disparition des quotas, la production a augmenté, entraînant, c’est la loi de l’offre et de la demande, une chute des prix. Or, pour produire davantage, les exploitants sont amenés à investir : quelle adéquation trouver entre des revenus faibles et des besoins importants en investissements ? « Nous, exploitants, avons très peu d’influence auprès des coopératives agricoles ou des privés… qui subissent, eux, la pression d’une poignée d’enseignes de la grande distribution. » Et Jean-Marc d’ajouter que la grande distribution a besoin de produits à bas coût, non seulement au regard de la demande, mais aussi considérant tous les emplois induits
par ce type produit.

Pourtant, certains agriculteurs se retrouvent sur des productions moins touchées par la mainmise des industriels ou de la standardisation.

Et Jean-Marc de citer moult exemples aveyronnais : le fromage de Laguiole avec la dynamique coopérative Jeune Montagne, le veau d’Aveyron et du Ségala, le Roquefort, les vignobles en plein renouveau et bien d’autres productions. Un point commun à ces produits ? « La valeur ajoutée, répond incontestablement Jean-Marc. Le besoin aujourd’hui me semble être là : une agriculture de qualité, viable et transmissible. Accéder directement au consommateur, communiquer avec lui, l’éduquer, lui faire comprendre l’histoire de nos produits et lui faire connaître notre métier de l’intérieur. Nombre d’agriculteurs développent la transformation et la vente directe. Il n’y a qu’à regarder la diversité des produits fermiers et la vitalité de certains marchés de producteur, le développement important des magasins de producteurs, des drives fermiers… »

Quant à l’avenir, les deux hommes qui aiment chacun leur métier, portent un regard bienveillant et positif. Bien qu’elles évoluent dans un monde très virtuel, les populations auront toujours besoin de
s’alimenter. Pour répondre à cette demande palpable, il faudra continuer à produire de la matière organique, végétale et animale. Certes, la consommation alimentaire a enclenché un large virage. Bon nombre de consommateurs attendent des produits de qualité et dont les processus de production et de transformation respectent l’environnement. Cela doit s’accompagner d’une révolution au niveau des producteurs et des transformateurs. Certes, comme le pense Paul, tout le monde ne pourra pas se tourner vers le bio qui, avec la vente directe, demeure une niche (il faut pouvoir disposer de plus grandes surfaces de production pour compenser le volume et la perte de rendement des productions bio). Jean-Marc, au contraire, semble convaincu que, particulièrement dans l’Aveyron, l’offre peut rencontrer la demande, en matière de qualité (« Déguster un bon vin avec un bon fromage ! »), en matière de choix de produits fermiers par les consommateurs (les labels sont une garantie pour le consommateur et protègent les produits), en matière de choix l’élevage (alimentation du bétail, élevage en intérieur ou extérieur : tout cela a des conséquences sur le produit et sur l’environnement).

Agriculture et entraide

Paul fait partie d’une CUMA (Coopérative d’utilisation de matériel agricole) sur laquelle il peut s’appuyer. « Acheter, investir et utiliser le matériel en commun est primordial, surtout pour moi qui suis seul sur une petite exploitation.

Si je devais faire appel à une entreprise extérieure pour l’ensilage et pour d’autres travaux qui nécessitent du matériel spécifique, ça me coûterait beaucoup plus cher. »

L’entraide dans le monde agricole n’est pas un mythe mais une réalité.

Par nécessité, d’abord, reconnaît Paul. On est tous déjà surchargés, mais on va aider le voisin quand il en a besoin, et inversement."

Mais par choix et tradition aussi, comprend-on lorsque Paul dit apprécier le maintien du lien entre agriculteurs à travers la solidarité.